Fausses vérités et vraies bonnes idées

Les fausses vérités et les vraies bonnes idées

Pour créer des écosystèmes alimentaires véritablement durables, il faut nécessairement s’interroger sur leur impact social réel et tenter d’éviter les pièges des fausses bonnes idées.

Rencontrer Nicolas Bricas était incontournable… Nos deux heures de discussions à bâtons rompus (que je partage avec vous en quelques points) en témoignent :

Les fausses vérités…

1/ Circuits courts et gaz à effet de serre :

L’impact du transport est relativement marginal sur les GES de notre alimentation (à titre d’exemple en Allemagne, il a été évalué à 4% des GES totaux liés à l’alimentation). Et c’est finalement sur le trajet domicile-lieu de distribution (supermarché) qu’il est le plus important…

Les circuits courts ont-ils un impact significatif sur les émissions de GES de notre alimentation ? C’est peu probable ce qui n’enlève en rien leurs qualités en terme de liens humains.

2/ Les métropoles doivent elles viser l’autosuffisance alimentaire ?

Si l’on voulait pourvoir à 80% des besoins alimentaires de la ville de Montpellier, il faudrait – reconvertir le reste du département en terres agricoles (et donc demander à l’ensemble de la population présente sur ce territoire de bien vouloir aller vivre ailleurs !). De là à dire que la ville est surdimensionnée par rapport à son espace agricole il n’y a qu’un pas…

Mais cet objectif vaut-il la peine d’être atteint ?

A noter que l’autosuffisance alimentaire n’a jamais vraiment existé. Tout au long de l’histoire les villes ont largement importé pour pourvoir à leurs besoins alimentaires (A ce sujet voir l’excellent ouvrage de Carolyn Steel : La Ville Affamée)

En outre, ne compter que sur sa production locale – en supposant que les autres métropoles fassent de même – c’est s’exposer dangereusement aux aléas climatiques, qui – on le sait – sont de plus en plus fréquents et dévastateurs.

Bref, le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît et « l’organisation alimentaire idéale » repose très certainement sur l’articulation d’une variété d’échelles.

3/ Les citoyens pourront-ils (à eux-seuls) inverser la vapeur ?

La seule mobilisation citoyenne suffit-elle à impacter substantiellement les paradigmes de nos modes production / consommation et leurs conséquences environnementales ?

Nous souhaiterions tous que ce soit le cas, malheureusement l’impact de cette mobilisation est finalement assez marginal.

D’abord parce que nos besoins en produits locaux et/ou de produits bios et/ou de produits équitables sont rapidement saturés. Pour le local et le bio, ils ne concernent généralement que notre consommation de fruits et légumes qui elle-même ne représente pas plus de 20% de notre consommation de produits alimentaires (en moyenne !). Quant à l’équitable, le faible développement des marques et boutiques spécialisées parle de lui-même.

Alors que faire ?

Que faire quand on sait qu’au niveau national, ceux qui proposent et portent les projets de lois sont soumis à une très forte pression des lobbyings ?

Peut être faut-il s’appuyer sur les initiatives métropolitaines qui – tout en échappant à cette pression – représentent une échelle suffisamment représentative pour avoir valeur d’exemple.

Il est sans doute également nécessaire de décloisonner les questions agricoles des questions alimentaires (voire des questions de santé) pour se libérer d’un certain passif et repenser les sujets sous un autre angle (car comme le résumait très bien A.Einstein : « On ne peut résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a crée »).

Cette façon de faire permettrait donc de s’extraire des débats sans fin sur l’avenir de la PAC et de concentrer ses efforts sur la création d’une politique alimentaire communautaire.

En outre, il faut également s’interroger sur les formes que peuvent prendre les solidarités « Ville-Campagne ».

En France, l’agriculture urbaine est un sujet à la mode… on a donc choisi d’inviter la campagne en ville. Dans certains pays d’Afrique, la ville finance le maintien des exploitations agricoles à la campagne d’abord pour pourvoir à ses besoins ensuite pour s’éviter le problème de l’exode rural. Sur ce sujet aussi, l’articulation de plusieurs solutions a sans doute du sens.

Enfin, rappelons que le changement de pratique par l’ensemble de la population sur les enjeux environnementaux (et non la seule frange « culturellement sensible » au sujet) nécessite trois conditions :

  • une prise de conscience de ces enjeux
  • un changement d’environnement, c’est à dire l’adaptation physique de notre environnement aux nouvelles pratiques
  • une norme sociale : ces nouvelles pratiques doivent en priorité être adoptées par des personnes référentes (politique, personnalités publiques) pour essaimer

A bon entendeur !

* Chercheur au CIRAD sur les systèmes alimentaires urbains / Directeur de la Chaire Unesco Alimentation du Monde