Food and the city

Food and the city

« La Ville Affamée » de Carolyn Steel est sans aucun doute un ouvrage de référence pour tous ceux qui se penchent sur les systèmes alimentaires urbains.

Dans un chapitre dédié aux habitudes alimentaires, l’auteur explique que l’épidémie d’obésité en Grande Bretagne liée à la consommation de plats industriels et de « junk food » a fait naître chez certains, l’envie de lutter contre cette inquiétante tendance.

Avec sans doute les meilleures intentions du monde, une école à Rotherham a en effet imposé en 2006 des « repas sains ». Cette initiative a scandalisé les parents qui se sont organisés pour distribuer des frites à leurs enfants à travers les grilles de l’école.

Et Carolyn Steel de conclure :

« Nous traiter comme des enfants désobéissants que l’on surprend les mains dans le bocal à bonbons ne fonctionnera pas. L’obésité ne repose pas uniquement sur ce que nous mangeons – c’est une maladie ancrée au cœur de notre mode de vie. C’est la manifestation physiologique de notre culture alimentaire industrialisée et déconnectée – dans laquelle la nourriture n’est ni valorisée ni comprise et par conséquent sujette aux abus. Pour nous attaquer à l’obésité, nous devrons prendre en compte chacun des aspects de notre culture alimentaire, et tout ce que cela implique. Nous devrons remettre en question la manière dont nous habitons nos villes : comment nous les concevons et les construisons, comment nous les approvisionnons et y vivons ».

L’anecdote de Rotherham résume toute la difficulté à infléchir les habitudes alimentaires de nos sociétés. Car « se nourrir » est l’acte le moins anodin de tous. Il est infiniment complexe : il témoigne de notre histoire, de nos liens sociaux, parfois de nos positions « politiques », de notre rapport à notre corps et à notre environnement, bref il est entremêlé à toutes les facettes de notre vie.

Je travaille actuellement sur un projet en banlieue parisienne. Le taux de logements sociaux y dépasse les 50%. La précarité économique s’accompagne assurément d’une véritable précarité alimentaire et d’habitudes alimentaires « communautaires » bien ancrées. Les propositions de burgers, tacos, kebabs y sont légion.

Cette ville ne se résume bien évidemment pas à cela. Elle dispose d’excellents marchés et d’associations mobilisées sur la diffusion de fruits et légumes bios (AMAP), de produits fermiers ou d’épicerie de qualité ainsi que sur l’animation d’ateliers de cuisine.

Au sein des familles les moins aisées se manifeste une véritable défiance à l’égard du « bio ». C’est un phénomène que j’avais déjà eu l’occasion de constater lors de ma collaboration avec l’ANDES (réseau national d’épiceries solidaires).

Le bio est au mieux considéré comme « réservé aux bobos » et au pire comme un phénomène purement « marketing ».

Le bio n’est pas évidemment pas le « graal absolu ». Il découle au préalable d’un « sevrage » des préparations industrielles, d’une réduction de notre consommation de protéines animales mais aussi d’une prise de conscience du gaspillage (alimentaire) que nous générons. Néanmoins le bio est un ingrédient incontournable de notre résilience environnementale.

Amener l’ensemble de la population et en particulier les plus précaires à cette démarche est un travail d’orfèvre qui implique de détricoter des schémas, une routine, un héritage culturel. C’est un accompagnement qui doit se faire en douceur, sans jugement ni dogmatisme.

Préfigurer des circuits de consommation alternatifs (au modèle actuel des distributeurs ou autres hard-discounters) et inclusifs pour l’ensemble de la population,

Les co-construire avec des associations intégrées et au fait des réalités de leur territoire, sur des modèles économiques pérennes,

Imaginer des partenariats innovants entre ces associations et des enseignes, qui jusqu’à maintenant ont fonctionné en scindant leurs circuits de distribution « classiques » et leurs « actions RSE » (initiatives « sociales »),

sont autant de préalables à l’aboutissement d’une telle démarche.

Elle constitue indubitablement l’un des piliers des écosystèmes alimentaires durables.