Et si on parlait plutôt d’intelligence alimentaire ?

Partie I – Les excès d’une alimentation mondialisée

 

Et si on parlait d’intelligence – pour ne pas dire de bon sens – alimentaire plutôt que d’autosuffisance.

Nous savons en effet qu’il n’est pas raisonnable de penser qu’une métropole peut subvenir seule à ses besoins et qu’en fonction du type de denrée (fruits et légumes, céréales, viandes, agrume, café..), l’échelle territoriale varie.

 

De l’autre côté, un système 100% mondialisé conduit à trop d’excès et de déviances. Ce n’est pas juste un constat « à la mode », c’est une réalité que nous consommons tous les jours.

Dans son ouvrage – L’Empire de l’Or Rouge – Jean Baptiste Malet nous guide dans les arcanes de la tomate industrielle, destinée à la production de concentré lui même utilisé pour la fabrication de sauces tomates.

De la province du Xinjiang en Chine, au marchés ghanéens en passant par les bidonvilles des Pouilles, ces tomates sont partout et surtout au delà de ce qu’il est possible de tolérer pour le genre humain…

 

Voici quelques extraits choisis (ou résumés) :

 

Sur la place de la tomate dans le commerce mondial :

« Qui a déjà vu une tomate d’industrie ? C’est un autre fruit (que la tomate fraiche), une autre géopolitique, un autre business. La tomate d’industrie est un fruit artificiellement crée par des généticiens dont les caractéristiques ont été pensées pour être parfaitement adaptées à sa transformation industrielle (les industriels ont en effet préféré adapter la tomate à la machine plutôt que l’inverse). Elle est une marchandise universelle qui, une fois transformée et conditionnée en baril, peut parcourir en distance plusieurs fois le tour de la Terre avant d’être consommée. Ses circuits économiques sont tentaculaires. Partout, sur tous les continents, on la distribue, on la commercialise, la consomme ».

« Le concentré de tomates est le produit industriel le plus accessible de l’ère capitaliste. Il est à la disposition de tous, y compris des personnes en situation de « pauvreté absolue » qui vivent avec moins d’ 1,5$ par jour. Aucune autre marchandise de l’ère capitaliste n’est parvenue à une telle hégémonie globale. »

 

Au jeu de la mondialisation, la Chine est évidemment en bonne place puisqu’elle se hisse au 2ème rang des exportations mondiales de tomate industrielle (991.000 T), après l’Europe (1.182.000 T) et avant les Etats Unis (459.000 T).

 

Sur l’opacité (volontaire) des produits « transformés » …ou…. quand la Chine se fait passer pour un « Cabanon » provençal :

Dans le Vaucluse jusqu’en 2004, le Cabanon était « organisée en coopérative transformant les récoltes de tomates d’une centaine de producteurs locaux ». Il produisait « à lui seul un quart de la consommation de sauce tomate des français ». Une fois rachetée par le groupe chinois Chalkis, l’usine a été progressivement « dépecée » et « l’outil industriel pratiquement détruit ». De cette « ancienne usine », n’ont été « conservées que la marque « Cabanon » et l’activité de deuxième transformation » consistant à diluer le concentré (en provenance des usines du Xingjiang). « Les producteurs locaux durent se reconvertir » et la sauce tomate issue du seul concentré chinois put en toute légalité continuer « de passer pour du « Made in France » avec le célèbre logo du Cabanon ».

Sur la maltraitance alimentaire pratiquée par les politiques quand il s’agit d’aider les industries agro-alimentaires (et de faire des économies) :

Une partie de la production de tomate industrielle est transformée en « ketchup », célèbre sauce appréciée des politiciens américains. L’histoire raconte que celle-ci a failli « prendre sous la présidence Reagan, la qualification de légume ». L’administration Reagan ayant réduit les fonds affectés à la restauration scolaire, l’idée fut « de faire passer le statut de ketchup de condiment à légume afin de permettre aux cantines scolaires de retirer de la nourriture des enfants, une portion de légumes frais ou cuits. L’idée ne fut pas retenue quoiqu’en parallèle la pizza soit « aujourd’hui considérée dans les menus scolaires américains comme un légume ».

 

Sur l’exploitation de la misère humaine

Aujourd’hui, « l’exploitation des travailleurs migrants est devenue l’un des piliers de l’agriculture italienne ». « Les esclaves du XXIème siècle deviennent plus compétitifs que les machines à la pointe de la technologie ». « Les ouvriers agricoles étrangers sont payés… 1,16 à 1,33 centimes d’euros le kilo de tomates ramassées. Comme en Chine dans le Xinjiang, où le kilo récolté est rémunéré un centime d’euro ».

Cette exploitation s’accompagne bien évidemment de conditions de vie déplorables au sein de bidonvilles insalubres et d’un racket omniprésent– le « Caporalato » – organisé par la mafia.

« Tant que de grandes enseignes pourront se défausser, se décharger de leur responsabilité en invoquant celle de leurs sous-traitants, le Caporalato demeurera une réalité en Europe. Une législation plus contraignante obligerait la grande distribution à contrôler ce qu’elle vend. Elle ne pourrait plus dès lors fermer les yeux ».

 

La pauvreté est également exploitée à l’autre bout de la chaine… car une partie du marché africain est structurée pour les populations les plus pauvres. Il s’agit du marché de « la petite cuillère ». Pour satisfaire ce marché du concentré de tomate vendu à la petite cuillère, les producteurs réservent ce qu’on appelle la « black ink » (encre noire) – « la pâte de tomates la moins chère du marché mondial ». Cette pâte est réalisée à partir d’un concentré qui n’a pas trouvé preneur et s’est finalement dégradé au point de prendre une couleur noirâtre. Pour redonner une couleur acceptable et diminuer toujours plus le coût de ce produit, certains groupes chinois n’hésitent pas à le « couper » avec différents ingrédients moins coûteux (fibre de soja, amidon, dextrose…)…la toute dernière recette inventée par l’un de ces industriels permet aujourd’hui de réduire le concentré à 31% pour 69% d’additif.

 

 

Alors, la prochaine fois que vous achetez une sauce tomate, regardez ce qui se cache derrière… Il s’agit sans doute d’une nourriture qu’il n’est plus possible de consommer ou à minima d’interroger…